Une pratique militante liée à la danse indépendante, source de désorientation et de solidarités singulières
Résumé
Cette recherche présente le concept de « communs » comme un moyen de repenser la pratique de la danse en tant que pouvoir critique, générateur de singularités radicalement démocratiques dans la société néolibérale. La sensation de désorientation est abordée dans cette recherche comme une occasion d’identifier les défis que la création chorégraphique peut rencontrer entre l’individu et le groupe dans la prise de décision.
Le concept de « communs » et la notion de désorientation sont explorés à travers l’étude de cas de ma pratique avec les chorégraphes Eve Stainton et Florence Peake, tout au long du processus créatif collaboratif de la pièce : Impending: Head to head, head to bum, crotch to crotch, présentée en 2019 à The Place. Cette expérience ancrée dans la danse radicale a développé un espace politique qui, selon moi, dépasse la scène pour s’étendre à la vie quotidienne, en revalorisant l’empathie et la bienveillance collective dans notre manière d’entrer en relation les uns avec les autres.
Mémoire de master 2020 – London Contemporary Dance School (LCDS- The Place)
Par Lucie Palazot
Directeur de mémoire : Tom Hastings
En explorant le concept de communauté et de biens communs, j’ai fait une merveilleuse découverte inspirée des travaux du philosophe français Jean-Luc Nancy, et je souhaite en partager un extrait ici.
Pour Nancy, la notion d’interdépendance est le rempart essentiel des biens communs contre un processus d’enfermement dans le développement de la communauté. Dans son ouvrage *La communauté inopérante*, publié en 1991, Nancy met en garde contre le danger d’une communauté qui peut facilement s’éloigner de l’idée des biens communs. Le sentiment de fusion, de cohésion communautaire et d’identité, fondé sur la nostalgie, peut conduire la communauté à l’isolement et au rejet de la diversité culturelle (Nancy, 1991, p. 12).
À titre d’exemple, on observe aujourd’hui le renforcement des partis populistes et extrémistes en Europe, dont les stratégies reposent sur le protectionnisme, la nostalgie d’une identité unifiée et fantasmée, et la promotion de discours de méfiance et de peur de l’altérité pour rejeter les étrangers. Cette forme de communauté ne développe plus les biens communs car elle confine les connaissances, les codes et les pratiques. Elle conduit à l’uniformisation. Nancy affirme que le désir de recréer une communauté à partir d’individus est dangereux, la communauté doit se fonder d’elle-même.
Pour le développement d’une communauté, Nancy propose que l’inclinaison se trouve entre des personnes définies par leurs singularités et non par leurs individualités. Il différencie la singularité de l’individualité. Selon lui :
- l’individu est « parfaitement détaché, distinct et fermé : un être sans relation » (1991, p. 6).
- le singulier est « pluriel » (2000, p. 32).
Afin de mieux comprendre la différence entre le singulier et l’individu au sein d’une communauté, j’ai créé ces deux schémas : A représente une communauté composée d’individualités rassemblées dans un espace clos, et B une communauté conçue par des singularités, dont les interactions développent un espace en mouvement.

Il n’y a pas d’interconnexion dans A, tandis que dans B, les possibilités de relations sont multiples. L’espace est en mouvement, car il peut s’étendre grâce au développement de nouvelles interactions. « Le singulier est pluriel » (Nancy, 2000, p. 32) : le singulier ne peut se détacher du collectif. Si l’on retire un individu dans A, l’espace restera le même ; en revanche, dans B, si l’on retire une singularité, l’espace évoluera en redéfinissant une autre communauté. Les relations sont placées au cœur de la communauté, ce qui est un point clé pour développer les communs.
Et si le processus créatif collaboratif en danse était l’un des meilleurs laboratoires pour explorer le développement des communs ? 😉 Si ce sujet vous intéresse, n’hésitez pas à me contacter, je serais ravie de poursuivre la conversation avec vous !
Impending: Head to head, head to bum, crotch to crotch
Your current concerns
Your pleasures
The boldness that holds you amorphous
Something glides down your leg
It distracts you
Your shape mass blurs, fogging into the soft edged shape mass next to you You’ve become the room
Glacial, moody, a construct
You’ll hang out here for a while
Things will unsettle
Spilling dragging cat dogging
How to sustain
How to be with
Auteure: Eve Stainton
S’inspirant de leurs précédentes œuvres en duo, Slug Horizons et Apparition, Stainton et Peake appliquent les principes de ces œuvres pour collaborer avec les artistes de danse Hannah Adams, Greta Gauhe, Alejandra Gissler, Alka Nauman, Lucie Palazot et Marta Stepien. À travers des images de sculptures glaciaires et de masses terrestres en mouvement, nous réfléchissons à la manière d’affronter les moments difficiles, d’être ensemble, aux différents modes relationnels au cœur de l’adversité, ainsi qu’au glissement entre la forme/sculpture et l’humain en cette période de troubles écologiques et politiques. L’auditorium devient un espace offrant intimité, bienveillance et friction.
Pièce présentée à The Place – juillet 2019
Chorégraphes : Eve Stainton, Florence Peake, en collaboration avec les danseuses Hannah Adams, Greta Gauhe, Alejandra Gissler, Alka Nauman, Marta Stepien et Lucie Palazot.
Photos de Rocio Chacon







